L’autre jour, je suis allé au bureau. Oui je sais, cela vous étonne, mais vous n’êtes pas les seuls, j’ai encore des collègues qui, me voyant de passage, me demandent si j’ai quitté la boite et vient en tant que client ou partenaire, si je suis en redéploiement (pour ceux qui connaissent pas ce grand moment de plaisir, il s’agit des gens dont on a supprimé le poste, et qui n’ont pas été virés mais doivent par eux-mêmes se trouver un taf dans la boîte…) ou si je passe juste en touriste voir des amis. Je me suis donc retrouvé, dans la même journée, sur les deux sites historiques de la boîte, à Issy et aux Ulis. Ca n’a rien d’étonnant, devant aller au premier, que je m’arrête au second, qui est sur ma route. Mais ça permet de faire d’une pierre deux coups, et de remplir au mieux le but de ces virées, qui ne sont pas très productives en termes de boulot pur. Mes promenades dans la grande ville, enfin dans sa proche ou sa lointaine banlieue, ont en effet pour but essentiel la dimension humaine de tout travail, le social networking comme on dit maintenant dans les milieux branchés (enfin, sont certainement plus branchés, mais en oui fit, en dent bleue, ou je ne sais encore quelle technologie communicante moderne…). Je ne m’offre pas de promenade à Nanterre, car là ça serait pire que tout : voyage en terra incognita assuré… Mais ne vendons pas la peau de nounours avant que Dominique n’ait épandu son sable pour que nos paupières se ferment, et expliquons donc en quoi ce déplacement, que dis-je ce voyage (ah non, pas voyage, y’a gel des voyages en ce moment…) cette expédition ont été dépaysant, voire déstabilisant. Cela fait un paquet d’années que j’appartiens à l’asile, ils ne veulent pas m’en faire partir, trouvant que ma place est bien au milieu des fous, et moi je trouve toujours, parait il, des raisons pour y rester, enfin pour ne pas sortir et profiter de ma liberté retrouvable.
Comme je l’évoquais, le but de ces déplacements n’est pas orienté « productivité », mais plutôt relationnel : en effet, une des caractéristiques du télétravailleur est de ne pas être sur site. Je préfère d’ailleurs le terme anglais, pour une fois, « home worker », travailleur à domicile, me semble plus précis. Un télétravailleur est, selon madame la rousse, une personne qui pratique le télétravail. Et qu’est ce que le télétravail ? Toujours selon cette même personne, il s’agit d’une activité professionnelle exercée à distance de l'employeur grâce à l'utilisation de la télématique.… A la lecture de cette définition, si je travaille depuis le site de mon client, si je suis en mission chez mon client, je suis télétravailleur… Tous les gens en intérim, tous les consultants en SSII vont sans doute être ravis de constater qu’ils sont dans la même catégorie que moi, celle des télétravailleurs. Non pour une fois, j’adhère à la définition des anglophones : « home worker », travailleur à domicile. Il y a une très grande différence entre exercer son activité à domicile, avec seul contact avec ses collègues des moyens de communication immatériels, et l’exercer depuis le site du client, ou en effet on n’est pas toujours amené à rencontrer d’autres personnes dépendant du même employeur, car parfois seul sur cette mission appartenant à sa société, mais où on est entouré de collègues, de gens n’appartenant pas à la même entreprise et donc pas payés par la même société, mais travaillant pour le même donneur d’ordre et le même client final.
Quand on est travailleur à domicile, on n’a plus aucun contact humain réel avec ses collègues. Cela ne veut pas dire qu’on fait moins bien son travail, ni qu’on se sent moins engagé, mais juste que tout se passe en virtuel. En ce qui me concerne, avec seulement 15% de mon équipe en France, et 1/3 qui comme moi travaille depuis sa maison, cela ne pose pas de problème majeur, les 85% restants étant partout en Europe, ils se moquent de savoir si je bosse depuis ici ou là, tant que je reste joignable en cas de besoin.
En revanche, en tant que travailleur à domicile, il y a quelques petites choses dont on ne bénéficie pas, voire même auxquelles on échappe, selon le côté positif ou non de ces choses. Parmi elles, il y a la vraie discussion à la machine à café, la discussion de bâton de chaise, sans thème particulier, mais si importante. Dans mon cas, si je contacte un collègue, n’en déplaise à ma petite femme, on tente d’aller dans le vif du sujet, et de ne pas trop digresser. La traditionnelle question sur la santé des enfants, ou la satisfaction à l’utilisation du dernier écran plat acheté est souvent réduite à sa plus simple expression.
Il y a également une autre chose que je constate tous les jours un peu plus, enfin tous les jours où je me rends au bureau, pour revenir à mes moutons : je suis de plus en plus étranger à ma propre compagnie… C’est tout de même assez dérangeant pour un cadre d’une boîte que de se dire qu’il ne reconnait plus son entreprise, mais ça devient une évidence évidente : l’ambiance ne me parle plus, les gens ne me parlent plus (non je ne suis pas en train de dire qu’il s’agit de la grande muette, et qu’on ne me voit même plus passer dans les couloirs, vous me connaissez assez pour savoir que je ne suis pas l’archétype de l’homme invisible…), même les bâtiments ne me parlent plus (ça c’est suite au réaménagement interne permettant d’accueillir plus de monde dans autant de place, pensez, même les toilettes je les cherche…).
Quand je suis sur site, comme je l’ai évoqué, c’est pour prendre soin de mon réseau social, pour aller saluer du monde, pour voir et me faire voir. Et bien j’avoue que ce que je vois me laisse de plus en plus perplexe : il y a peu de temps encore, quand je visitais les 2 sites, je me disais que oui c’était normal de ne pas reconnaître le site parisien, car il y a essentiellement des vendeurs, et je n’ai jamais été si proche que ça des vendeurs. Mais quand j’étais aux Ulis plage, au moins je me trouvais en terrai connu, avec une population majoritairement identifiable. Maintenant, non seulement je ne me situe pas très facilement dans l’organisation et la géographie des bâtiments, mais également je passe à côté de gens que je n’ai jamais ne serait-ce que vus, qui me rendent la pareille, et tous autant que nous sommes, nous nous regardons un peu comme Roy Neary a du le faire dans sa rencontre : de quelle planète venons nous ? Reste espérer que d’ici à ce qu’on en soit au troisième type, il n’y aura plus de crainte vis-à-vis de l’autre… Et que ma « social networkisation » me permettra de nouer des contacts avec toutes ces nouvelles têtes, provenant d’autres sites, de sociétés rachetés, ou de l’extérieur, et que au lieu de me sentir un étranger au sein de la société qui m’emploie depuis bientôt plus de 13 ans, j’arriverai a m’y retrouver…
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