Hier, en rentrant de Bernay, on est passé par « ze chemin », celui que je n’aurais pas du prendre trois semaines plus tôt. On était allé là bas car il fallait livrer petite mère à sa nouvelle maitresse, cela me faisait mal au cœur de la savoir seule dans sa « maison de poupée » telle que maman appelait sa dernière résidence terrestre. Ce chat, depuis qu’elle est dans la famille, a toujours été habituée à de la compagnie humaine, et là, elle n’avait pour seule compagnie que les souvenirs (enfin, les miens…), le silence, et les odeurs qui caractérisaient ma mère. Cela fait un rude changement, et j’avais hâte que cette situation change.
Nous avons fait un appel aux bonnes volontés, dans notre entourage local, mais personne n’a donné suite à notre demande, et nous commencions à désespérer de l’avenir de cette vielle dame de 14 ans, quand belle mamie a du faire dire adieu à son propre chat, et petite mère, à son habitude, a eu la « chance » de profiter de la défaillance d’un concurrent.
Donc hier, direction le pays des pommes, pour dépose du chat dans sa nouvelle retraite. A l’aller, on ne passe pas par « ze chemin », non par superstition de ma part, mais tout simplement car il pleuvait pas mal, et je ne suis pas encore assez habitué à la voiture, ni à sa tenue de route, pour m’aventurer non dans ce coin mais un peu plus loin, dans certaines parties agréables à rouler certes, car tournant pas mal, et au relief un peu plus demandeur en termes de conduite. Ca a donc été route dite nationale, toute droite, soporifique, mais au moins sans risque aucun, sauf celui de s’endormir ou d’appuyer un peu trop sur le champignon.
Au retour, on décide de passer chez le cousin de Mape, pour déposer quelques petits trucs pour sa fille Jeanne. Pas de soucis pour moi, bien sur, et on a même réussi à trouver la maison sans trop se paumer, contrairement à la fois précédente. Quant on en est repartis, on était à quelques kilomètres seulement de l’endroit, on a donc décidé d’y retourner. Facile à trouver ledit endroit, dans ma mémoire il était plus proche de Conches que de Damville, j’ai du me rendre à l’évidence que non, il était aux portes du chocolatrium, dommage, personne ne m’a offert de chocolat pendant l’attente…
Quand on est arrivés là bas, bon, mis à part le fait qu’on n’a toujours pas compris comment le mec peut ne pas nous avoir vu, Mape a eu une phrase qui fait froid dans le dos : « c’est là que nous sommes morts le 8 avril 2012 ». Petite phrase en soi anodine, mais qui laisse tout de même à réfléchir : en effet, quand on se repasse l’accident, tel qu’on l’a vu, et tel que le décor nous permet de le reconstituer, on se demande clairement comment non seulement cela a pu arriver, mais aussi grâce à qui ou quoi il n’y a pas eu plus de victimes mortellement atteintes.
Bon attention, ne me faites pas dire ce que je ne pense pas, et le prochain qui me sort qu’on a eu de la chance, il va m’entendre ! Peut on parler de chance quand on s’en sort avec les conséquences physiques qu’on connait, et avec des conséquences mentales qu’on ne mesure pas encore ? Peut on dire qu’on a de la chance quand la seule façon qu’ont les enfants de s’amuser aux petites voitures, c’est de reproduire l’accident, de mettre en jeu une voiture verte et un camion, et de dire quand on se promène et croise tout style de gros véhicule : « les camions c’est méchant », ou de me dire « je l’aimais bien la voiture verte, il faut la réparer, avec de la colle ». Peut-on parler de chance quand chaque mouvement coute, quand la douleur est permanente, quand on dort assis, quand il faut une demi-heure pour passer de la position « couché » à un état semi debout ? Non, je ne crois pas qu’on puisse parler de chance du tout.
Mape a raison, c’est là-bas qu’on est morts, ou qu’on aurait eu toutes les raisons de mourir. Depuis que je la connais, elle me parle des lignes de sa main, vous savez, la gauche vous donne voter « capital », la droite montre ce que vous en faîtes. Et sur la main gauche de Mape, la ligne de vie présente, autour de 30 ans si on se base sur une espérance de vie classique un gros hiatus, qui ne se retrouve pas sur la main droite. Elle a toujours pensé qu’en effet dans ces âges là, elle allait frôler la mort, d’une façon ou d’une autre, mais que, grâce à quelque chose, quelqu’un, ce « capital » ne se produirait pas, et la ligne continuerait sans heurts. Bon, je ne crois pas en la lecture de l’avenir dans les lignes de la main, du pied, ou de quelque autre partie de l’anatomie, mais Mape, cela l’avait toujours faite tiquer, cet événement, ou ce non événement, selon de quel côté qu’on se pose.
Donc en effet, c’est là bas que nous sommes morts, et à dire vrai, il s’en est fallu de trop peu pour qu’on prenne ça à la légère. Pour maman, le « trop peu » s’est transformé en « assez », mais pour nous autres, on a eu une légère marge de manœuvre, qui fait qu’au lieu de faire la une de TF1, l’accident a été uniquement cité en bref dans le journal du coin, pas la peine d’en faire plus pour si peu, pensez donc.
Mais y’a eu une altération de ce qui devait se passer, et ce n’est pas là que nous sommes morts, on a changé le futur va-t-on dire, et ce n’est pas là que nous sommes tous morts, juste certains d’entre nous, une certaine part d’entre nous ainsi qu'une certaine vision de l’avenir.
Et non, on ne peut pas, on ne doit pas dire qu’on a eu de la chance, qu’on s’en sort bien, et que maman a eu la mort qu’elle souhaitait. Maman était contente de sa vie : en effet, son mari lui manquait, mais elle avait des projets, c’était le printemps, la vie qu’elle et nous lui avions faite ne lui déplaisait pas, je ne pense pas qu’elle se soit levée, en ce dimanche de Pâques, se disant, façon « little big man » : « aujourd’hui est une belle journée pour mourir ». Elle n’en avait pas envie, et qu’on ne me dise pas qu’elle le voulait comme ça. Oui elle voulait rejoindre son mari, mais non elle ne voulait pas mourir ce jour la. Oui elle ne voulait pas connaître la décrépitude physique ou intellectuelle, mais non elle ne voulait pas activer la fin ni connaître la souffrance et la douleur qui l’ont accompagnée dans les derniers instants.
Donc oui, je suis d’accord avec Mape, « c’est là que nous sommes morts le 8 avril 2012 ». Et si la mort physique n’a touché qu’un seul des passagers de la voiture, nous y avons tous laissé quelque chose, à ce croisement de route, et nous avons connu la mort de quelque chose, la mort d’un modèle, d’une certaine vision de nous-mêmes, de la famille, enfin d’une de ses dimensions.
Et maintenant que nous sommes morts, nous allons tenter de revivre, et de refaire de cette famille un petit nid de bonheur, enfin une fois qu’on aura fini le déménagement/emménagement, car là c’est surtout un champ de bataille !
NB : pour ceux qui n'analysent pas la photo en référence, il s'agit de morceaux de la 307, ça va être 'chement dur de la recoller, même si j'aurais bien aimé faire ce plaisir à mon blondinet de fils !!!

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